LE ROULEMENT A BILLE
Le petit homme a perdu la boule. La tête, oui, mais celle de son lecteur de disques. Un roulement à bille, si petit, proche de deux millimètres, mais si important. Sans cette sphère, en acier et inox, son appareil ultrasophistiqué de musique ne marchera plus. Comme quoi, se dit t’il, les petits peuvent valoir bien plus que l’on n’ a tendance à le croire ! L’histoire du grain de sable. Mais la leçon est trop banale pour lui qui, en un orgueil extrême, cherche en tout un symbole puissant de la présence divine. Alors, surtout, ne pas passer l’aspirateur et espérer un jour voir resurgir le cadeau devenu tellurique. Mais le petit homme laisse encore rejaillir ses pensées écolo gisantes. Que d’énergies et d’eaux gaspillées pour produire ce petit roulement ! Sans parler des divers plastiques garnissant sa salle de concert personnelle, concentrée en quelques centimètres cube. Au final, il préfère se rappeler le temps où il essayait, avec ses amis, de faire de la musique, de jouer de son mieux en un orchestre fameux. Connu pour sa quasi nullité presque drôle, ce groupe permettait d’oublier la notion du temps. Un morceau, avec seulement quatre accords de guitare, déclinés pendant plus d’une heure à toutes les sauces. Une joie, un tapis volant pour chaque musicien, mais sûrement pas pour les voisins. Maintenant, le petit homme est sorti de la sphère musicale et se raccroche à une minuscule boule d’acier sans laquelle aucun son mélodieux n’emplira sa chambre. Il est triste, proche de la déprime. Soudain, une mésange se perche sur le balcon. Spontanément, le petit homme sifflote, sans trop savoir quoi. Peu à peu, il se met à chanter un remerciement quelque peu dérisoire à l’ami oiseau. Une sensation de détente relâche le haut de son corps, ses épaules s’abaissent, il ne se fuit plus, se redresse et, sans plus se juger, s’approche lentement de son piano qui dort, là, depuis si longtemps. Bonjour…