Un jour, le petit homme décida d’aller sur la toile, faire une œuvre transcendantale.
Il prit ses pinceaux, les trois couleurs primaires, et se lança en une improvisation qu’il espérait grandiose. Peu à peu, une forme
émergea de la toile blanche, plutôt bleu-vert, proche d’une sphère parfaite. Elle flottait en un océan magmatique. Etrange œuvre, puissante et sobre à la fois. Le petit homme ne fut cependant pas
satisfait ; il crut bon de faire une photo de sa peinture et de créer un site sur une autre toile, pour recueillir les avis de personnes inconnues. Jamais il n’oserait montrer son
inspiration à sa famille. Il ne souhaitait pas des félicitations de complaisance, des émerveillements masquant la pitié, l’incompréhension, ou même l’amour inconditionnel. Un pléonasme pensa
t’il.... Certes il eut peu de visiteurs sur son ordinateur. Quelques remarques, plutôt intéressées par une visite en retour sur le site du commentateur. Bref, le petit homme fut un peu déçu, même
s’il s’y attendait quelque part. Il fut cependant touché par les écrits d’un internaute. Ou une ? On ne peut jamais être certain, sauf, un jour, à franchir le pas. Rencontrer, en chair et en
os. Plutôt d’âme à âme. Sans parler de cœur à cœur.
Le petit homme échangea quelques pensées, s’émerveilla devant les choix thématiques, esthétiques, culturels de « l’autre ».
Quelque part, il se sentait en résonance. Mais aucun appel sexuel ou même de fraternisation. En retour, il recevait des attentions, une lecture de ses textes, une sensation d’intéressement… Bref,
des bribes de communication humaine. Le petit homme eut l’envie d’offrir un cadeau, inhabituel, à son correspondant. Il lui demanda trois notes, au hasard. Sans vraiment comprendre, il ou elle
lui transmit ladomi. Ni une ni deux, le petit homme enregistra une improvisation au piano sur cette base. Il confectionna également une
« partition », un dessin dans les rouges, reprenant les notes mais avec des signes, des neumes anciens. Bizarrement, cet enregistrement ne fut pas très bon, techniquement, pour la
première fois. Une saturation engorgeait les haut-parleurs. Il ne comprit pourquoi qu'à la fin... Le petit homme fut respectueux de son éthique, une seule prise de son. Advienne que pourra,
se dit t’il. Ce n’est pas grave. Qui plus est, rien n’assure que la personne écoutant ce message musical soit touchée, émue, ne serait-ce qu’intéressée. Il s’agit maintenant de transmettre ces
fichiers informatiques. Là, blocage. « L’autre » ne veut pas donner sa boîte aux lettres personnelle. Le petit homme est déçu mais insiste, maladroitement : « c’est pour une
surprise ! ». Las, il demande l’aide d’une personne qui semble proche de « l’autre ». Rôle d’intermédiaire accepté. Quelques semaines passent. Pas de réaction. Puis, une
lettre, « l’autre » s’est senti(e) violé(e), par le forcing du petit homme. Le terme est bien sûr trop fort. Mais.
- Pourquoi t’arrêtes-tu ?
- Je me rends compte que tout cela n’a aucun intérêt. On entre là en un univers de suppositions sur les états psychologiques des
acteurs de l’histoire.
- Finis quand même.
- D’accord. Excuses. Pardon accepté. Reprise des conversations par courrier. Pas de réaction sur le cadeau. Conclusion : entre
vouloir faire, peur de recevoir, et, qui sait, peur d’aimer…incompréhensions majeures.
- Ca c’est un résumé !
- Je te l’accorde. On est loin du conte !