PHAGOCYTOSE
Le petit homme est assis, tranquillement, comme un vieux devant sa maison, regardant la vie sans la voir vraiment. Mais c’est un grand jour. Là, soudain, il remarque un appentis de bois, prolongeant un abri de jardin. Il ne pense pas un seul instant que cette vision est banale.
Quelque chose en lui parle. Regarde mieux. Mais oui, le bois est recouvert d’une lasure qui l’étouffe. C’est un scandale d’utiliser des produits si nocifs. Sûr que cette laque n’est pas bio. Assez des entrepreneurs qui s’enrichissent sur le dos de la planète et de la santé de leurs travailleurs… Une voix, en lui, coupe net ces envolées écolo gisantes.
C’est quelque part vrai, mais tu ne peux critiquer la chimie et continuer à vivre avec des médicaments issus de cette même industrie. Le petit homme comprend, il accepte de nuancer, mais désire trouver un équilibre.
De toutes façons, lui propose la voix, il ne s’agissait pas de voir la lasure tuant le bois, mais quelque chose d’autre, plus en lien avec ta passion. Mais je ne vois aucune forme proche de la sphère en ces architectures. Ou bien… elles sont en devenir ! Parfaitement, regarde encore et laisse toi inspirer.
Le petit homme porte alors son regard sur la sous face de l’appentis et remarque deux poutrelles de bois ayant pris une courbure marquée. Entre la pluie, le vent, le poids de la neige, le soleil, les variations incessantes de température, d’humidité, le bois se recroqueville, retourne peut-être à son état initial. Ce faisant, il entraîne la plaque de toiture qui se voûte…Finalement, l’appentis devient berceau. Le petit homme trouve même cela beau, une manifestation de la force de vie. Il imagine ce qui se passerait si le bois, peu à peu devenait cercle, méridien d’une boule virtuelle.
De là à s’envoler en son monde sphérique, le petit homme n’a besoin que d’un battement de cil. Peu à peu, les cercles méridiens se déforment, le volume devient ellipsoïdal. Le souvenir de ses parties de rugby avec son père, dans la clairière de la forêt provençale, lui revient. Il sourit et remercie.
Le mouvement s’accélère la forme se retourne en elle-même, elle semble absorbée par une force interne. Elle est phagocytée, redevient sphère, différente, en éternelle mouvance. Emouvante.
Le petit homme perçoit bien les limites scientifiques de sa vision. Cela n’est pas possible, faux, littéraire. Mais il sait, au fond de lui, qu’il y a là des parcelles de vérité non révélées qui, de toutes façons, l’ont empli de joie, le temps d’une écriture…