le tailleur
Le jeune homme taille, du matin au soir, il taille. Dans la poussière, sous le soleil brûlant, dans le vacarme, il taille. Il ne sait pas vraiment faire autre chose. Il se rend bien compte qu’il n’est pas le meilleur. De loin. Le plus incroyable, c’est qu’il n’arrive pas à bien visualiser les volumes. Il ne connaît presque pas la géométrie. Le maître lui indique quoi faire, trace d’un mouvement sûr le chemin à suivre, qu’en éternel débutant il prendra jusqu’au bout, sans faillir. Il ne s’est presque jamais trompé, mais il se sent si éloigné de la perfection.
Ses compagnons le trouvent persévérant, précis, mais lent. Alors, pour ne pas ralentir le chantier, il commence plus tôt et finit tard, parfois même à la lueur d’une bougie. Quand, épuisé, il s’endort sur sa couche de paille, il rêve souvent d’une sphère lumineuse pulsante, qui vole puis roule pour s’arrêter près de ses outils. Un matin, avant même le lever du soleil, il décide de réaliser, pour lui, une boule, la nuit, loin du chantier, dans la forêt. Cette idée lui révèle des forces enfouies et après la taille des formes simples qui lui sont demandées, il s’applique à mettre au monde une sphère la plus parfaite possible.
Après douze années de labeur, lorsque l’architecte annonce la fin proche de la cathédrale, il s’approche de lui, tremblant, et lui remet une boule en pierre volcanique, quasi sphérique. L’homme sourit, le remercie et, sans un commentaire, fait installer immédiatement l’œuvre sur le tympan de la construction. Le maître tailleur de pierre, avec fierté, apporte à l´architecte un compas à remettre solennellement au bel apprenti pour signifier son nouveau grade. Etrangement, ce dernier baisse d’abord la tête puis, avec un regard rayonnant, remercie en mettant la main sur le cœur. Les bras ballants et les poches vides, il chemine d’un pas léger à travers la forêt vers le village. Il est heureux, prêt à vivre enfin.